Ils marchent depuis les premières pointes du jour. Depuis l’aube des aubes, celle des années sombres. Ils marchent depuis soixante-dix-sept ans. (Ahmed Hanifi, extrait de la postface)
Des maux universels, famine, torture, expulsion, errance, élimination d’un peuple… Tout a été dit ? Oui. Et tout recommence. (Marie-Christine Vandoorne, extrait de la préface)
Alors, Christine Payeux lance un Cri éperdu, hurlant depuis les profondeurs du corps, celui des autres, le nôtre, le sien.
Le nom du pays n’est pas énoncé, mais ce pourrait être Gaza, ce NE peut être QUE Gaza, hier, aujourd’hui. Un homme marche, son enfant suspendu à la main. La mère les suit. L’autrice regarde par les yeux de la mère, par les yeux de l’enfant, elle entre en elle, entre en lui. Mêlant le réalisme glaçant de la barbarie à des moments de grâce et de tendresse humaine, la puissance de l’écriture nous impose son rythme de fragments déchiquetés à la bombe. Notre chair tressaille et nos yeux se dessillent. Et voilà qu’au détour de l’exode surgit une scène d’une impossible beauté, comme si l’imaginaire traçait une voie de survie.
De livre en livre, Christine Payeux, écrivaine et musicienne, a développé une langue singulière qui repousse les tabous, libère les sons et les formes, n’interdit ni la folie de l’imaginaire, ni l’exacte précision de la vision.
Extrait
L’histoire se passe sur une route chauffée à l’extrême, coffre métallique muni de tuyaux à aspirer les bronches, route munie de herses qui écrivent sans fin les mêmes lettres sous les pieds : exode, peur, humiliation.
Oui tu mélanges tout, la colonie pénitentiaire de Kafka, la colonie pénitentiaire IK-3 en Sibérie, l’hôpital où est mort ton père. Parce que tout est mêlé : le réel, la littérature, l’Histoire. Où qu’on vive, notre histoire ici n’est pas séparée de l’histoire qui se passe là-bas. Toutes les histoires sont concomitantes. Toutes les morts, toutes les guerres sanglantes nous passent sur le corps et nous indignent, tous les jours plongés dans le sang des autres. L’oublier, c’est être complice de la mort.
Tu marches, tu croises des cadavres, tu avances, tout le monde fuit vers le sud, derrière l’homme au drapeau blanc. Tu sors de ta poche ton carnet :
Des lettres descendent le long du tuyau par blocs de mots.
Des mots tombent en phrases le long des parois du tuyau de la page.