Ex-orphelin et ouvrier polyvalent d’une administration bruxelloise, homme simple et généreux, Marcel coule une retraite paisible entre sa femme Mireille, Jeff et Marius – « les pédés d’en face » devenus leurs meilleurs amis –, les visites épisodiques de Denis, l’ami d’orphelinat et le petit resto de quartier La Frigousse. Le couple est resté stérile et Marcel souffre de n’avoir pu offrir à un enfant l’affection qu’il n’a pas reçue lui-même. Or, Mireille décède au terme d’une brève maladie et, à son enterrement, paraît Viviane, une mystérieuse demi-sœur inconnue, mère d’un charmant Gauvain. Malgré les appels à la prudence de ses amis, Marcel, devenu Tounet pour l’enfant, s’enlise dans une fascination dont, trop naïf, il ne perçoit pas l’ambiguïté. Jusqu’à la catastrophe pressentie…
Extrait
Quelques jours plus tard, nous avons évoqué cette journée, indubitablement réussie, mais au cours de laquelle de petits signes laissaient à penser que la vie du jeune Gauvain ne devait pas être joyeuse tous les jours. Sur ce point, nous étions bien d’accord, même Marcel, qui en a profité pour justifier son comportement :
– Les gars, vous vous rappelez dans quel état je me suis trouvé quand Mireille a su qu’elle ne pourrait pas avoir d’enfant ? Ma vie, sans être un enfer, n’a pas toujours été rose, mais mon pire malheur, c’était ça : ne pas connaître la paternité. Or, voici que le destin met ce gamin sur ma route, au moment où je m’y attends le moins, au soir de ma vie. Vous avez raison, Viviane est une drôle de bonne femme, elle fait semblant d’être bien élevée, mais quand elle se laisse aller, elle est vulgaire, elle boit trop, et puis c’est une dévergondée. Comment a-t-elle pu avoir un fils comme Gauvain, intelligent, raffiné, poli ? Il aime l’école, il aime étudier, alors que la plupart des gamins, à sa place, feraient les quatre cents coups. Clairement, ses mérites ne sont pas récompensés, et moi, je peux corriger cette injustice.
– C’est très bien, Marcel, et que comptes-tu faire ? L’adopter ?
Marcel ne s’attendait pas à cela, il nous a fixés, un peu hébété :
– Non, le gâter de plus belle, lui offrir toutes les joies que la vie lui a refusées jusqu’à présent. Tout ce que sa mère n’a pas les moyens de faire. Quoi ? vous pensez que ce n’est pas bien ?
Que pouvions-nous répondre ? Évidemment que c’était bien. Il n’y a jamais de mal à faire le bien. Pourquoi Gauvain ne mériterait-il pas d’être heureux ? Mais le problème était-il là ? Peut-être cherchions-nous à tort la petite bête, pourtant quelque chose ne nous laissait pas en paix, Jeff et moi, comme une minuscule pierre, au fond d’une chaussure, et que l’on n’arrive pas à chasser.