Un message à transmettre. Un voyage à travers le désert. Une ânesse qui perçoit les fantômes, les couleurs des sons et les saveurs des paroles.
Dans les Passeurs de parole, Liu Liangcheng nous entraîne dans une Asie centrale rêvée, au croisement des royaumes, des religions et des langues.
Silôh, traducteur-interprète maîtrisant toutes les langues connues, est chargé par le Grand Lama de Sukhāvatī-Kuṇa de convoyer l’ânesse Grâce depuis P’isha, royaume des fidèles de Kuṇa jusqu’à Qaralïq, royaume des adorateurs du Ciel. Deux pays en guerre depuis des temps immémoriaux. Silôh ignore que Grâce porte, gravés à même la peau, les principaux soutras de Kuṇa destinés aux derniers fidèles de Qaralïq qui, secrètement, n’ont pas abjuré. L’interprète et l’âne traversent déserts et batailles homériques, entre animaux voyant ce qu’ignorent les humains et fantômes de soldats massacrés vivant dans une autre dimension.
Entre conte merveilleux, épopée et réflexion sur les croyances, Liu Liangcheng compose un univers singulier, peuplé de personnages inattendus et traversé par une question essentielle : que reste-t-il d’une parole lorsqu’elle passe d’un être à l’autre ? Car les messages ne voyagent jamais tout à fait intacts. Ils se déforment, se perdent, se réinventent. Et parfois, ce que les hommes cherchent à transmettre leur échappe.
Un roman foisonnant où l’imaginaire ouvre des chemins inattendus entre les cultures, les êtres et les mondes.
Extrait
À P’isha, péter était proscrit : les enfants ne lâchaient jamais une caisse devant les adultes, ni les jeunes gens devant leurs aînés. Les habitants avaient cette faculté de péter sans bruit. Du palais royal à la place du marché, on n’entendait pas le moindre gaz. Pour les fidèles de Kuṇa, il était encore moins question de laisser leurs boyaux émettre un son pendant une récitation. Kuṇa craignait la puanteur des pets. Pour celui qui lâchait une vesse pendant les chants ou les prières, dix ans de mantras ne suffisaient pas à réparer ce sacrilège. […]
Après la cérémonie, tandis que Sa Grandeur le Lama de Sukhāvatī-Kuṇa contemplait les drapeaux et les fumées d’encens qui flottaient vers l’ouest en ondulant, une étrange pensée germa dans son esprit : et s’ils se vengeaient de Qaralïq en l’inondant de vents ? Cette stratégie audacieuse reçut immédiatement l’agrément unanime du roi et des fidèles. Les représailles furent aussitôt exercées. Tous les fidèles de Kuṇa et les ânes rassemblés autour du monastère tournèrent leur cul vers l’ouest, en direction de Qaralïq. Le roi se plaça aux avant-postes pour diriger le tir. « Lâchez ! » ordonna le Lama. « Prout ! » Le roi fut le premier à lancer les hostilités. Puis une salve d’artillerie – prout, prout, prout, prout ! – éclata dans le monastère. Ânes et humains pétaient en cadence. Tout en psalmodiait des mantras, les fidèles de Kuṇa se lâchaient à qui mieux mieux. […] Ce fut le jour le plus heureux pour le peuple et pour les ânes de P’isha. Les habitants, qui pendant des centaines d’années avaient veillé à ne jamais laisser échapper le moindre pet, saisirent cette occasion pour lâcher prise. Les ânes en profitèrent pour exprimer librement leurs pires flatulences. Pour eux qui voyaient la forme et la couleur des sons, les gaz crépitants dessinaient au-dessus des têtes la silhouette du monastère de Sukhāvatī-Kuṇa, que le vent, en l’aplatissant, transforma ensuite en une grosse chaussure dont le bout pointait vers l’ouest. Puis cette immense chaussure noire et puante balaya dans un claquement les toits et les cimes des arbres, et se dirigea vers Qaralïq en obscurcissant tout sur son passage. […] Le soir venu, les habitants de P’isha, qui étaient en train de dîner, humèrent un effluve familier ; les ânes aussi le sentirent. Ils virent les vapeurs de cuisine sortant des cheminées se diriger vers l’est : le vent avait tourné.