
Saül Birnbaum, survivant d’une famille de restaurateurs judéo-polonais, fuit l’Autriche à l’âge de six ans, après la Nuit de cristal, par un Kindertransport, et trouve refuge à Bruxelles où il sera caché de 1942 à 1944. Fasciné par le cinéma hollywoodien qu’il découvre à la Libération, il réalise son rêve américain en ouvrant un delicatessen à New York. Une ébauche de scénario laissée en gage par un client impécunieux lui permet de devenir producteur de cinéma. Il parvient, par des méthodes peu orthodoxes de financement, à monter la production d’un film et à convaincre une star d’y jouer. Pourtant, Saül demeure hanté par sa jeunesse dramatique et par la nostalgie de son amour d’enfance, Hilde, nièce d’Hitler.
Publié pour la première fois en 2013 aux éditions Genèse, le Cinéma de Saül Birnbaum reparaît à l’occasion de la sortie du film qu’il a inspiré, le Chemin du bonheur, réalisé par Nicolas Steil, avec en vedettes Pascale Arbillot, Simon Abkarian, Brigitte Fossey, Mathilda May, Helena Noguerra et Tania Gabarski. Le film a été sélectionné en 2021 au Festival du film francophone d’Angoulême et en 2022 au Festival du film d’amour de Mons.
Extrait
Le petit Saül ne comprenait pas pourquoi sa maman lui interdisait de participer dans les rues de Braunau-sur-Inn à la grande fête du 12 mars 1938, pourquoi elle lui défendait de crier Heil Hitler à l’unisson de Lotte, Heinz et Klaus, ses amis du Kindergarten, des voisins, les Hurburger, les Posch, les Lindner, et de tous les habitants de la ville. Il acceptait d’autant plus mal d’être exclu des festivités qu’en clamant Heil Hitler, il entendait manifester son amour à sa camarade de classe, Hilde Hitler, nièce du nouveau maître du pays. Entre Hilde et lui, une idylle s’était nouée dès leur première rencontre dans le bucolique jardin d’enfants de la Zeughausplatz, à la périphérie de la petite agglomération. Il avait cinq ans, elle trois. Le coup de foudre ! Elle – comme lui – avait été instantanément submergée par un amour irrésistible, irrémédiable. Une de ces passions enfantines auxquelles l’écoulement du temps confère la saveur douce-amère d’un fruit autrefois goûté dans un paradis à jamais perdu.
Ce jour-là, les quelque cinq mille habitants du bourg natal de Saül furent saisis d’une joie furieuse. Ils exprimaient, en chantant Deutschland über alles, en clamant Ein Volk, ein Reich, ein Führer, la fierté qu’ils ressentaient devant le triomphe de leur concitoyen, devenu chancelier de la Grande Allemagne grâce à un Anschluss rapidement ratifié par une immense majorité.