• Auteur(s): Annie Préaux
  • Éditeur: M.E.O.
  • Distribution: Maison de la poésie d’Amay (Belgique et Luxembourg). Pollen (France).
  • Genre: Roman
  • Format: 14.8 x 21 cm
  • Nombre de pages: 148 pages
  • ISBN: 978-2-8070-0231-9
  • Parution: Février 2020
  • Prix: 15 €
  • Disponibilité: Disponible

Les beaux jours d’Annette s’arrêteront à sa puberté : telle est la sentence proférée par une de ses grands-mères. Ce ne sera pas l’unique prédiction empreinte de stéréotypes, voire de superstitions, à laquelle la toute jeune fille est confrontée. Durant ses années de jeunesse, elle va craindre pour sa vie, mais aussi chercher à comprendre, à trouver le sens de l’existence dans le monde du vivant et des humains. Contrairement à sa cousine Jeannette, qui, elle, restera mal à l’aise avec elle-même et la société, « clouée à quelque pilori fabriqué par ses croyances les plus profondes » et persuadée d’être promise à l’Enfer.

 
Extrait
Un matin, avant de faire une petite course à l’épicerie du bas de la rue, Grand-Mère a installé le bassin sur la table, m’a donné mon savon Camée rose, mon gant de toilette et mon essuie-mains – le mot serviette, chez nous à ce moment-là, signifie soit un cartable mince, soit une « protection » en tissu éponge à attacher entre ses jambes quand on a ses « ragnagna », ses « époques », ses « tu sais quoi », ces choses qui rendent les filles « indisposées » et dont on ne dit pas le nom en public. Il y a un torchon neuf sous mes pantoufles et à côté un petit seau en galvanisé rempli d’eau pour recueillir pour recueillir le tissu éponge souillé de ma « protection », témoin de la fin de mes beaux jours. […]
Je m’applique à ma toilette, debout, en ne pensant à rien. J’en suis au ventre et à ce qu’il y a en dessous. Dans ma famille, cet en dessous s’appelle « pépète » et le mot vaut aussi bien pour le caca, le pipi et depuis peu le sang des règles. Comme si je n’avais qu’un seul trou pour assumer trois fonctions ! Une même zone floue, invisible à moins de contorsions suspectes devant le miroir d’une garde-robe. L’enrichissement du vocabulaire viendra plus tard avec l’investigation sélective, la conscience et la jouissance de ce lieu de mon anatomie. […]
Je me souviens parfaitement de l’impression de bien-être que la position assise et l’eau tiède me procurent : une sorte de tranquillité hypnotique, sans image ni mot, dans la douce chaleur et le frou-frou du poêle qui ronronne à côté. Je suis bien.
La porte s’ouvre. Un cri strident. Horrifié. Le visage de Grand-Mère grimaçant :
— Arrêtez ! Qu’est-ce que « vo » faites ?!!… Allez ! Tirez vos « pi d’là » !
J’ai sursauté, soulevé mes pieds ruisselants. Grand-Mère est dans tous ses états, au point de me hurler dessus en patois et en me vouvoyant, comme si j’étais subitement devenue une autre.
Qu’ai-je fait de mal !?
Il y a de l’eau partout. Je me sens coupable. Mais je ne sais pas pourquoi. Je dégouline sur le carrelage. Je grelotte.
Elle se précipite sur le bassin, va le vider dans le vieil évier tapissé de carreaux en faïence, puis elle « torchonne » par terre.
Je ne sais plus où me mettre. Je me tasse contre le fourneau au risque de me brûler. Mes vêtements sont de l’autre côté de la table. Enfin, elle me les passe, tout en expliquant : il ne faut JAMAIS se laisser tremper dans l’eau, NE JAMAIS prendre de bain quand on a ses règles.
— JAMAIS, tu m’entends ?!