
L’instant qui vient ouvre à chaque instant le temps. Nous ne vivons pas dans le temps comme nous vivons dans le monde. Nous vivons le temps, ou plutôt, nous vivons des temps, incomparables dans leur durée, dans des instants en fragmentation comme distribués sur une ligne discontinue. Au travers des mots prononcés, qui se tiennent toujours un peu en avant de soi, c’est la mémoire qui travaille, c’est elle qui donne cette profondeur de l’expérience de la parole à l’intérieur de la parole. Et c’est à l’intérieur de celle-ci que l’énigme de chaque instant permet d’émerger au monde.
[…] La parole poétique qui émerge de ces textes creuse, force les portes de nos propres limites, même lorsqu’elle se tient à voix basse. Dans son mouvement, dans ses associations, elle brise le mouvement du quotidien, celui de tous les instants, pour faire de l’instant cette faille, elle oblige à une plongée comme pour « entrouvrir le jour secret des lumières décimées alors que le noir du silence murmurait de l’autre côté du monde ».
Tout ce qui est ici touché par la parole, dans la proximité des choses, du monde, des êtres, laisse émerger cette énigme qui n’en finit pas de mobiliser l’attention des sens et l’éveil des mots, qui tantôt précèdent, tantôt remontent de plus loin, du passé même, pour dire ce qui est, force l’arrêt du lecteur, le retour sur soi, pour descendre, toujours un peu plus loin jusqu’à perdre ses propres traces pour en découvrir de nouvelles. Trajets que sont ces textes, mais trajets au cœur des escarpements, trajets non linéaires, cheminements heurtés où, à chaque pas avancé, l’on commence ou recommence à nouveau, mais plus loin, en allant avec et contre la langue.
Pierre-Yves Soucy, extrait de la postface.