Pertes… La vie en est truffée. Perte des clés, d’un papier administratif, d’une adresse postale… Mais ce sont d’autres genres de pertes qu’évoque Marianne Sluszny dans ce recueil. Celles qui chamboulent en profondeur l’être et ses émotions, toutes déclinées au féminin. La perte brutale de l’être aimé fauché par un accident vasculaire cérébral. La perte de ses facultés mentales chez un cadre brillant, qui fait prendre conscience à sa compagne qu’elle a été sous influence toute leur vie commune. La perte d’une certaine forme de féminité à la naissance d’un enfant, pour peut-être en découvrir une autre. La perte des illusions adolescentes, quand on est sûr d’appartenir à une génération dont les certitudes dogmatiques vont changer le monde. La perte d’un sein rongé par le cancer, et de ses richesses érotiques. La perte du mari infidèle, qui l’est devenu aussi pour sa maîtresse… Mais les nouvelles de Marianne Sluszny n’ont rien de mélodramatique. Ses diagnostics lucides laissent des portes ouvertes.
Extrait
La femme entend des cris. Il est neuf heures du matin et c’est son prénom qu’on hurle dans la cage d’escalier. Les cris sont déchirants. Il faut qu’elle descende immédiatement. L’homme avec qui elle a passé dix ans de sa vie vient de s’effondrer sur le trottoir qui jouxte leur habitation. Il ne s’est pas pris les pieds dans le paillasson, n’a pas trébuché sur un obstacle incongru, ne s’est pas fracassé la tête sur une pierre mal alignée du trottoir. Non, une artère s’est brisée en lui, avec une brutalité inouïe. Juste deux secondes et voilà quelqu’un dont on disait « c’est un chêne » démantelé, métamorphosé en poupée de chiffons.
Lorsqu’elle découvre la scène, trois secouristes s’affairent auprès de l’échoué. Le premier lui tient la tête cependant que l’autre contrôle le fonctionnement du respirateur qu’on vient de lui coller au nez et donne des instructions au troisième qui pousse en force et en rythme du côté du sternum dans l’espoir de ranimer le cœur.
Alors qu’elle perçoit l’événement avec une acuité absolue, ce sont des détails anodins qui attirent son attention : le pantalon déchiré, la plaie à la jambe, la manche de chemise maculée de sang. C’est sa défense contre l’inéluctable, sa façon de s’immuniser du choc émotionnel.
Aussi, lorsque le médecin lui demande quels médicaments la victime consomme, elle fait preuve d’une froide efficacité. Elle entraîne le soignant au premier étage et sort d’un placard de la cuisine des boîtes et des flacons, puis énonce, avec des mots et des phrases cohérentes et bien articulées, la posologie et la fonction de chacun des produits. Les propos du docteur sont d’une clarté limpide. La respiration du souffrant a repris et son cœur s’est remis à battre, mais son cerveau, privé trois à quatre minutes d’oxygène, est sans doute disloqué. Complètement ? C’est probable, même si nul ne peut encore en avoir la certitude.